Témoignage : « Plaidoyer pour un meilleur enseignement des sciences : de la prépa à l’université » par Aurélien PIERRE

Aurélien PIERRE est étudiant en sciences. Il a suivi une première année de classe préparatoire avant un DUT de Mesures physiques, et a été admis à l'Ecole Polytechnique de Montréal pour poursuivre son cursus.

Son parcours et ses expériences l'ont conduit à nourrir une approche très critique de l'enseignement des sciences en classe préparatoire et à l'université, et à faire des prositions concrètes pour améliorer le système. 

Vous pouvez découvrir le début de son témoignage en lisant ce premier article : "Témoignage : Les études de sciences, entre plaisir et désillusions".

Voici donc les réponses proposées par Aurélien à toutes les questions que je lui pose dans le premier article :

 

La classe préparatoire : enseignements, frustrations et recul critique

En prépa, j'ai appris – par l'erreur – comment travailler.

Par exemple, je m'entêtais à vouloir aborder mes cours de façon linéaire, du début jusqu'à la fin, alors qu'il est bien plus rentable de lire un cours en 3 fois :

– une fois en survolant les titres, de façon à dégager sa structure,

– une deuxième fois en diagonale, pour se faire une idée d'ensemble,

– et la troisième en entier, en insistant sur les points difficiles, et en faisant des exercices en lien avec ces points précis. Ceci parce que la structure d'un cours n'est pas universelle, et que voir les notions dans un ordre qui ne vous convient pas peut être contre-productif. 

J'ai aussi découvert que, si j'ai une grosse puissance de travail en production (traitement de données, mise en forme, rédaction de synthèses, rapports…), je suis beaucoup moins performant en assimilation : si je ne comprends pas immédiatement en cours, il me faut un certain temps.

Si le programme avance trop vite, c'est la catastrophe… parce que je ne passe jamais à l'étape n+1 sans avoir compris l'étape n. Pas moyen de retenir ce que je ne comprends pas.

À cet égard, j'ai commis une erreur fatale. Lorsque mes difficultés se sont précisées, avant Noël, j'ai décidé de mettre un gros coup de collier à la rentrée de janvier. Je me suis juste noyé un peu plus sous le travail, alors que la seule chose intelligente à faire aurait été de prendre du recul en recommençant une activité extérieure, et de sacrifier les chapitres terminés (mais incompris) pour tenter de sauver les chapitres en cours.

Je suis arrivé aux vacances de février sur les genoux, sans plus de résultat. En mars suivant, je lançais mon premier site web, pour sauver mon mental, en quelque sorte. Avoir l'impression d'être devenu idiot après avoir passé tout le secondaire à rafler les félicitations du conseil de classe, ça fait très mal au moral, surtout quand vous sentez qu'il va falloir abandonner vos espoirs d'intégrer l'école de vos rêves.

Pour résumer, la prépa est un peu l'expérience extrême qui vous révèle à vous-même et vous en apprend beaucoup sur vos limites.

J'ai une connaissance qui a fait une tentative de suicide et suit des études de bibliothécaire (après un bac S avec les félicitations du jury), une amie qui devait prendre un somnifère le soir et un stimulant le matin, d'autres sous antidépresseurs. L'année précédent ma math sup, dans le même lycée, un major de promo s'était fait moine à la rentrée de Noël, et l'année suivant mon départ, un garçon s'est suicidé pour de bon. Âmes sensibles s'abstenir…

Ce que j'ai appris de tout cela, c'est que rien ne sert d'aller si vite : un copain entré à Polytechnique sans avoir redoublé sa deuxième année (ce qui est assez rare) m'a confié à l'issue de sa préparation militaire avoir quasiment tout oublié de ses cours de prépa, quelques mois seulement après les concours.

Ce qu'on apprend vite, on l'oublie encore plus vite, et le bénéfice tend vers zéro.

En pédagogie, comme en communication de façon générale, le temps n'est pas compressible, et vouloir en gagner revient toujours – à long terme – à en perdre.

Je choisis volontairement cet exemple de réussite éclatante, car je sais pertinemment qu'on pourra me taxer de frustration et d'esprit revanchard après mon échec dans cette voie. Or ce n'est absolument pas mon intention. Je peux appeler à la barre de nombreux ingénieurs, futurs ou déjà diplômés, qui s'accordent à dénoncer eux aussi – malheureusement pas en dehors de leur salon – le nombre de sacrifices à consentir simplement pour entrer dans une école.

Les notions fondamentales qu'on apprend en prépa ne sont pas toutes inutiles, le problème est qu'elles sont abordées en dehors de leurs applications et de leur contexte pratique. Or théorie et application se nourrissent mutuellement et sont indissociables, surtout en pédagogie. Mais pas en France, où le formalisme de la théorie est jugé beaucoup plus élégant…

Pour prendre un exemple concret, on étudiera en cours qu'une barre d'acier de x cm de section résistera à une force maximale de traction t avant de se rompre. Mais on n'abordera jamais (ou très rarement) le problème sous l'angle : je veux construire un pont qui supporte 25 tonnes de matériel, quelle doit être la largeur de ma poutre ?

La notion est la même, mais la motivation est toute différente : dans le second cas, on voit très clairement l'intérêt de ce qu'on fait. D'autant que la prépa s'adresse à de futurs ingénieurs, et que la problématique de l'ingénieur est bien la construction du pont, pas l'étude "dans sa tour d'ivoire". L'exemple de ma poutre d'acier est simpliste, mais imaginez un instant les équations de Maxwell à la place de notre calcul de résistance des matériaux…

Ce qui m'a profondément  – et rapidement – déçu en prépa était qu'on ne me demandait pas de faire, mais de répéter.

Naïvement, je me disais que dans une préparation ingénieur, on commencerait doucement à concevoir des petites pièces simples, à mettre en place des projets d'ingénierie même basiques (identification, caractérisation du besoin, réponse technique). À la place de cela, on faisait des exercices types concours, on apprenait par coeur des démonstrations… Et j'étais le seul à me demander "où est le génie ?" .

J'ai besoin de faire pour apprendre, j'ai appris le développement web entièrement seul, en cherchant les informations par moi-même, en testant (un ordinateur est un labo miniature), et surtout en faisant.

Je ne supporte pas de rester une journée en cours en ne faisant que consommer le savoir d'un autre, sans rien produire par moi-même, sans apporter ma plus-value à quelque chose. Je me sens inutile. En prépa, j'étais servi…

 

Qu'est-ce qui fait un bon chercheur ?

Il me serait assez difficile de dire à partir de quoi on devient un bon chercheur.

La recherche, c'est utiliser ce qu'on sait pour le dépasser, pour comprendre ce qui nous échappe encore. À cet égard, je pense aussi utile de connaître les découvertes antérieures que la façon dont elles ont été découvertes, les cheminements (et les vicissitudes) par lesquelles sont passés les découvreurs avant d'aboutir à ce pour quoi nous les admirons aujourd'hui.

Or c'est une partie des sciences qui est totalement exclue des programmes. Nous nous contentons des produits finis sans même comprendre comment ils ont été élaborés. Comment, dès lors, espérer développer, à notre tour, nos propres produits ?

Par exemple, le père de la mécanique, Isaac Newton, avait intuité la dérivée pour le calcul des vitesses, mais il avait beaucoup de mal à comprendre la notion de différentielle (une différence de temps très petite, tendant vers zéro, mais non égale à zéro, ce qui rendrait la division différence de position/différence de temps impossible). Mais nous n'avons retenu de lui que la légende de la pomme…

Les expériences historiques (souvent visuelles et concrètes) me paraissent les meilleures introductions possibles aux cours de physique, mais en France, on leur préfère presque toujours les équations de définition… En oubliant qu'avant de quantifier les phénomènes, on a commencé la plupart du temps par une analyse qualitative "avec les mains". 

Voici ce que devrait être l'enseignement des sciences, selon moi. 

 

De l'enseignement des sciences à l'université

Un cours de science doit être problématisé, il faut abandonner l'étude pour l'étude.

Quand on forme un futur ingénieur, ou un futur chercheur, en quoi est-ce que l'outil qu'on lui amène va lui être utile ?

Où pourra-t-il l'utiliser ?

Qu'est-ce que cela va lui permettre de simplifier ?

Comment cela a-t-il été trouvé et quand ?

En quoi est-ce intéressant pour la discipline ?

Et pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

J'ai assisté à trop de cours de physique qui n'étaient que des catalogues de formules, où il manquait les explications fondamentales, où les concepts n'étaient pas assez détaillés…

Quand ma pomme tombe, je sais qu'elle va impacter le sol avec une énergie cinétique égale au demi produit du carré de sa masse par sa vitesse, mais pourquoi tombe-t-elle ?

(En réalité, on sait envoyer des sondes spatiales sur Mars, mais on n'a toujours pas compris l'origine de la gravité. Quel enseignant de mécanique souligne ce paradoxe dans son cours ?).

Je sais que le courant circule du pôle – au pôle +, parce qu'un électron descend les potentiels, mais pourquoi ne pourrait-il par les remonter ? Ce sont autant de "Pourquoi ?" qui restent sans réponse dans les cours auxquels j'ai assisté. Et pourtant, j'en ai fait, des calculs…

En fait, je pense qu'il faut d'abord s'interroger sur ce qu'est un étudiant et ce qu'est un enseignant.

Je suis un libéral dans l'âme : pour moi, un étudiant est quelqu'un qui investit de l'argent et de l'énergie dans ses études pour avoir le droit de travailler, et un enseignant est un prestataire de services qui aide l'étudiant à développer des compétences (pas à ingurgiter des cours).

Peu de jeunes gens étudient pour le plaisir d'apprendre, la majorité cherche à s'assurer un avenir (et qui pourrait les blâmer ?).

Je pense qu'il faut se sortir de la conception latine du magister. Tout comme il faut se sortir de la nécessité du professeur : en 2012, les connaissances sont largement accessibles sur internet, gratuitement (quoique rarement mises en forme), et il existe pléthore d'ouvrages pédagogiques sur tous les sujets.

Le professeur, de ce point de vue, n'a plus rien d'indispensable. Quelle est donc la plus-value qu'il est susceptible d'apporter par rapport au livre ou au site ?

 

Dans ce contexte, qu'est-ce qu'un bon prof ?

Évidemment, pour critiquer les enseignants comme je le fais, j'ai un référentiel assez élevé : trois professeurs, en particulier, assez géniaux.

Leurs qualités ?

Sur la forme, ce sont des orateurs. Sans aller jusqu'au one-man-show, ils "vendent" leurs cours, ils les animent, ils s'expriment clairement, avec une certaine éloquence, et surtout avec une voix bien posée.

Ils ne se contentent pas de parler, ils mouillent la chemise pour que le message passe. Ils reformulent deux ou trois fois les choses difficiles, ils font des dessins.

Sur le fond, leur cours est "propre", bien structuré, rempli d'exemples concrets proches de nous.

Il n'hésitent pas à faire des rappels des années précédentes, à repartir des bases, au moins de façon rapide.

Il nous expliquent ce qui va nous servir dans leur cours et pourquoi. Ils expliquent d'abord les concepts et font de la physique "avec les mains" avant de sortir les équations imbuvables.

Dans les exercices ou les démonstrations, ils expliquent la démarche, d'où l'on part, par où l'on passe, et pourquoi.

Sur la façon de faire un cours, je pense que l'ensemble des cours d'une formation devraient être donnés aux étudiants au mois de septembre, sous forme d'un livre imprimé, relié, munis d'un index et d'une table des matières. Ceci afin de disposer d'un support efficace pour réviser à l'approche des examens, et éviter de passer les séances de cours à gratter le papier.

Chaque enseignant semble vouloir s'acharner à écrire un cours plus ou moins de sa main, alors que certains n'arriveront jamais à faire quelque chose de correct. Il existe dans le commerce d'excellents ouvrages pédagogiques (le cours de physique de Feynman, celui de Hecht, …), pourquoi ne pas les utiliser ?

Une fois le contenu distribué, les étudiants peuvent le lire à l'avance, préparer leurs questions, et les séances de cours peuvent être entièrement consacrées à l'explication des notions par le professeur, avec des exercices d'application directe, pour bien comprendre l'outil avant de passer à des choses plus complexes en TD.

On évite ainsi une perte de temps en recopiage, d'autant qu'écrire en écoutant les explications, le tout en essayant de comprendre, est simplement impossible. Et l'on éviterait aussi les PowerPoint surchargés, très à la mode avec la généralisation des vidéoprojecteurs. Il serait temps d'abandonner cette horreur…

 

La genèse d'un livre de trigonométrie

Je n'ai jamais enseigné, mais j'ai souvent aidé des copains qui ne comprenaient rien aux tartines scientifiques de certains enseignants, notamment en mathématiques. Et je ne compte plus les "mais en fait, c'est super simple !".

Ma force, dans ce domaine, est que je suis nul en maths. C'est un paradoxe à première vue, mais en fait, cela s'explique facilement : n'étant pas brillant, ma compréhension passe obligatoirement par un décorticage minutieux des notions et de la façon dont elles s'articulent, avant de les assimiler.

De fait, il est beaucoup plus simple d'expliquer les imbrications et les relations entre les notions quand on a soi-même peiné à les faire apparaître. Et il est plus naturel de signaler les pièges quand on est tombé dans presque tous…

De plus, je suis très attaché aux liens de causalité, à la façon dont les notions s'articulent et découlent les unes des autres… En sciences, il y a un fil qui relie tout, au sein d'un même matière, mais également entre les différentes matières. Une fois qu'on l'a fait apparaître, le reste n'est plus que déductions logiques.

D'où mon cours de trigonométrie.

Au lycée, c'est un peu le parent pauvre des mathématiques : on en voit des morceaux ici et là, dans d'autres chapitres. Et puis on arrive dans le supérieur, on reçoit un formulaire de trigo avec des formules qu'on n'a jamais vues mais qu'on doit appliquer, parce que la trigonométrie est aux sciences de l'ingénieur ce que l'alphabet est à l'écriture : on s'en sert tout le temps (parfois dans des endroits où on ne l'aurait jamais imaginé…).

Mon ambition, dans un premier temps, a été de synthétiser dans un même document tout ce qui peut être amené à servir à un physicien, ou à un ingénieur.

Dans un deuxième temps, j'ai surtout voulu tout expliquer. Je déteste apprendre par coeur sans comprendre. Je me suis cogné toutes les démonstrations de toutes les formules contenues dans ce livre… (il y en a une soixantaine). En je n'en connais que 7 ou 8 par coeur !

Pourquoi ?

Parce qu'à partir de ces 8 là, on démontre toutes les autres, et de façon assez simple… quand on a compris.

C'est un travail de recherche qui m'a beaucoup apporté, d'un point de vue scientifique, parce que j'ai compris seul des choses que j'utilisais depuis longtemps, mais également d'un point de vue pédagogique, parce que créer un cours, se demander quelle est la meilleure façon de faire passer le message, comment l'organiser, etc. est une expérience vraiment enrichissante et passionnante.

Au final, d'après les retours que j'ai, je pense avoir atteint mon but : j'ai donné aux étudiants un outil efficace et agréable à utiliser. Car, en dehors de l'aspect rédactionnel, j'ai fait un gros travail de forme pour faire en sorte que l'outil soit lisible et clair. Et beau.

 

Aurélien PIERRE

Son blog : aurelienpierre.com

Son compte twitter : @AurelienPIERRE

Cours de trigonométrie

9 thoughts on “Témoignage : « Plaidoyer pour un meilleur enseignement des sciences : de la prépa à l’université » par Aurélien PIERRE”

  1. C'est un témoignage intéressant, et je rejoins Aurélien Pierre sur l'idée que l'on gagne souvent à connaître de quelle manière certaines connaissances ont été acquises. L'histoire des sciences comme l'histoire des idées traduit en quelque sorte le cheminement possible de la pensée, sa source, ses évolutions, ses branches.
    Un bémol simplement sur le fait qu'il me semble que certains individus qui ont développé une intelligence plus abstraite, plus mathématique, n'ont pas les mêmes besoins ni les mêmes exigences pour la compréhension.
    Je suis bien d'accord aussi sur le fait que la physique donne peu de place au pourquoi et s'intéresse surtout au comment, ce qui ne favorise pas au départ l'imagination, la création.
    PS : Je suis allé sur son site mais je n'arrive pas à voir le prix des ouvrages qu'il propose.

  2. Bonjour,

    Je suis allée consulter les livres d'Aurélien sur son site. Ils sont vraiment très bien faits : clairs, précis, illustrés par des exemples concrets et des schémas tout à fait pertinents. En plus, vous pouvez les lire intégralement avant de les acheter (vraiment pas cher).

    Merci beaucoup Aurélien pour ton travail et l'esprit avec lequel tu diffuses tes connaissances,

    Hélène

  3. Bonjour,
    Je m'intéresse à la façon d'enseigner en vue d'un doctorat en sociologie sur l'origine de l'enseignement,  je suis tombée par hasard sur le blog et je me demandais ceci : en gros ce que vous avez admiré auparavant ce sont des cours de rhétoriciens, de personnes sachant manier les mots de telle manière qu'ils puissent vous atteindre directement sans que vous puissiez remettre en question les fondements de leurs propos, ne trouvez-vous pas cela un peu réducteur de penser que la "forme" puisse prendre le dessus sur le "fond" ? Et que dans cette mesure les différentes conditions de votre point de vue sur l'enseignement soient le fruit d'une certaine subjectivité de la réception ? 
    Pour ne pas vous offenser, c'est un peu mon boulot de confronter différents points de vue, je vous remercierai de répondre à cette question qui me tient à coeur.
    Cordialement,
    BNNPT

    1. Bonjour,
       
      Les enseignants dont j'ai parlé étaient des enseignants de sciences physiques ou de sciences pour l'ingénieur. Des matières où la remise en question du propos paraît difficile : la science n'est pas une démocratie participative, et on ne peut pas tergiverser avec les lois physiques, surtout quand les mathématiques (qui sont quand même la science la plus objective, donc la plus éloignée de la réalité) viennent corroborer les principes énoncés.
       
      La forme ne prend pas le dessus sur le fond, mais les deux sont indissociables (ce que beaucoup d'enseignants ont encore du mal à comprendre ou du moins à traduire concrètement). Le fond, en l'occurence, est disponible un peu partout (sur le net, dans la littéraure), et donc vérifiable sans problème. Ici l'enjeu est réellement de faire le lien entre le savoir et l'élève, en faisant passer le message de façon claire. Le fond est le même pour tous les enseignants, c'est purement la forme qui fait la différence entre l'un ou l'autre.
       
      Donc la subjectivité de la réception, non je ne pense pas. Il est évident que des explications qui me "parlent" ne parleront peut-être pas à d'autres, en cela vous pouvez trouver de la subjectivité. Mais comme il ne s'agissait pas de sciences humaines ou de philosophie, où là, la teneur du discours pourrait influencer sa réception, je crois que la subjectivité ne va pas au-delà.
       
      Je ne sais pas si je suis clair…

  4. Bonjour,

     

      Je suis enseignant dans la prépa où Aurélien a fait ses études et je tiens à démentir de manière officielle le fait qu'un étudiant s'y soit suicidé entre 2001 (date où j'ai été nommé) et 2013 (date de ce message). Quant à l'étudiant qui est devenu moine, c'est une histoire plus complexe. Pour résumer, il a fait prépa par plaisir, pour attendre d'avoir le droit de faire moine (il était mineur à la rentrée).

     

      Enfin, en ce qui concerne la pédagogie, je pense être particulièrement bien placé pour répondre puisque je suis docteur en didactique (ma thèse est disponible sur mon site). Il faut distinguer deux choses :

    * la manière dont on instruit en prépa ;

    * les raisons pour lesquelles on instruit.

     

    Je vais commencer par la fin : oui, quelques mois après la prépa "on" a déjà tout oublié. Ou presque. Cela voudrait-il dire que cela ne sert à rien ? Que nenni. Déjà pouvoir apprendre et avoir appris a permis de développer des compétences intellectuelles non négligeables, mais en plus cet "oubli" n'est qu'artificiel car si un ingénieur, dans son métier un jour, doit revoir ces notions, il y arrivera avec très peu de difficultés car ces notions ne seront pas nouvelles pour lui ! La culture et l'expérience personnelle est très importante pour les ingénieurs et la prépa, par sa diversité et son généralisme y contribue.

     

    Venons à la méthode d'apprentissage. En tant que prof de 1ère et 2e année j'ai vu passer tous les profils. Du travailleur acharné qui rate, à l'élève brillant qui réussit en travaillant très peu, en passant par le travailleur qui progresse à la force du poignet et celui qui n'en a rien à faire, j'ai tout vu. Tout. Eh bien la prépa, ce n'est pas du gavage mais c'est, comme j'aime à le dire, une course contre la tortue. Ca ne va pas vite, du moins ça ne va pas si vite que cela. En revanche, cela ne s'arrête jamais et même un 3 janvier, de retour de vacances, les cours sont denses et il faut être prêt. Cela demande de la méthode, et là dessus je rejoins complètement le billet ci-dessus : dans 80 % des échecs, le problème vient de la méthode. Les 20 % autres ? Des lacunes trop importantes à la rentrée et / ou une venue en prépa sans aucune motivation. Or la méthode de travail est connue de tous, elle est même expliquée sur le site forum.prepas.org. C'est une méthode qui demande organisation, travail régulier et travail sensé. Car, en prépa, la formation a un objectif bien différent de celui qui consiste à "avaler des exos". Sauf que la prépa est une formation en 2 ans et que la 1ère année n'est que l'apprentissage des gammes qui permettent de libérer l'esprit. S'arrêter en sup, c'est passer à côté des activités de recherche et d'ouverture qui se cachent derrière les noms barbares de TIPE et ADS.

     

    Pour finir, je tiens à préciser quelques points.

     

    Déjà j'ai pu avoir, avant la rédaction de ce commentaire, contact avec Aurélien Pierre et je trouve dommage que nos échanges ne se voient pas sur ce billet. Ensuite, mon commentaire ne vise en aucun cas la personne "Aurélien Pierre" que je ne connais que peu bien que nous ayons fréquenté le même établissement. C'est simplement que ces jugements et ces critiques, il est  vrai en parti fondés, ne sont pas complets et proviennent d'étudiants tout juste sorti de leurs études. Pour ma part, j'ai du voir défiler dans ma propre classe plus de 400 étudiants. 400 expériences. Et si je compte, en plus, les étudiants que j'ai vu lors de diverses interrogation, on monte facilement à 1600. Quel étudiant peut se prévaloir de la connaissance d'autant de cas particuliers ? Ceux qui ont réussi voient-ils ces quelques étudiants qui reviennent nous remercier très chaleureusement pour les avoir aidé à décrocher l'école de leurs rêves ? Je ne dis pas que les sentiments exprimés n'ont aucune légitimité, je dis simplement qu'ils sont partiels et donc, forcément partial. Je me devais de rééquilibrer un peu la balance.

     

    Un dernier mot : la vie sociale en prépa existe et pas qu'un peu. Pour l'anecdote sachez que tous les ans plusieurs couples se forment dans une même classe ou dans des classes différentes. Et, à 18 / 20 ans, les jeux amoureux sont rarement platoniques. Cela prouve bien, me semble-t-il qu'on ne fait pas que travailler en prépa.

     

    1. Bonjour,

      Je vous remercie beaucoup d’être venu apporter votre éclairage. Je vais bien sûr laisser le soin à Aurélien de vous répondre sur les points qui le concernent. Vous soulevez des sujets qui m’intéressent et vous semblez particulièrement intéressé par la pédagogie (qui est une thématique centrale de ce blog). Votre site en est l’illustration, ainsi que le sujet de votre thèse : http://www.matthieurigaut.net/

      Je vous rejoints sur l’intérêt d’être curieux pour un ingénieur : réfléchir à des solutions techniques innovantes suppose de mettre en lien des idées, notions et pratiques très diverses (qui s’étendent même bien au-delà des sciences physiques, mathématiques, chimiques ou autre). S’intéresser et intégrer le maximum de « matière » semble donc être l’une des voies pour atteindre ce but. Faut-il pour autant que cela passe par deux à quatre années de travail intense sans autre projet que celui de réussir un concours ? Pensez-vous que ce système de sélection soit le meilleur pour former un ingénieur compétent ? La question est en réalité celle-ci : la classe préparatoire a-t-elle pour but de sélectionner ou de former les étudiants 

      S’il s’agit de « former », à quoi cela forme-t-il ? A être capable d’intégrer une somme colossale de contenu en peu de temps ? A être rigoureux et persévérant ? 

      S’il s’agit de « sélectionner », les critères retenus sont-ils les plus pertinents au regard du métier visé ? Pensez-vous qu’un étudiant qui ne possède pas la « méthode » et la solidité mentale pour réussir en prépa sera nécessairement un mauvais ingénieur ? 

      La question est alors  : qu’est-ce qui fait un « bon » ingénieur ? Evidemment, cela dépend des secteurs, des types de poste, etc. Mais juste un exemple : beaucoup d’ingénieurs occupent des postes à responsabilité et sont chargés d’animer des équipes (voire, ne sont plus du tout ou très peu en charge de résoudre des problèmes techniques). Qu’est-ce qui, dans les années de classe préparatoire, leur permet de réfléchir et de se former à cet aspect de leur activité ? Cela me fait penser aux concours de recrutement des enseignants qui mettent essentiellement l’accent sur les contenus à transmettre au détriment des compétences en matière d’animation de la classe, de la gestion des conflits ou du développement de l’enfant…

      J’aurais une autre question : si dans 80% des cas, l’échec vient de la « méthode » (et donc selon vous, peu des lacunes et de la motivation), pourquoi les étudiants ne sont-ils pas accompagnés sur ce point de manière beaucoup plus significative ? Si une proportion si importante d’entre eux peinent à s’adapter, améliorer la réussite devrait se faire sans difficulté en y consacrant plus de temps. Qu’en pensez-vous ? J’ai pourtant tendance à penser que la question de la motivation et du projet est également très importante, ce qui expliquerait pourquoi les étudiants ne vont pas spontanément s’inspirer des documents sur la méthode mis à leur disposition. 

      Oui, « une » vie sociale existe en prépa. Mais s’agit-il de celle dont parle Aurélien ? Je n’en suis pas si sûre. Pour moi, la vie sociale ne se réduit pas aux relations amoureuses ou aux quelques très bons amis que l’on peut se faire dans le cadre d’une expérience très éprouvante. Il s’agit également d’une ouverture sur le monde qui nous entoure : lire, sortir, faire des rencontres autour de projets divers, avoir une pratique sportive ou culturelle…

      Merci et à bientôt,

      Hélène

  5. Bonjour à tous
    Et tout d’abord merci à Hélène pour ce blog joli et utile.
    Je profite d’une pause (!) pour faire un peu causette… Après deux ans de prépa j’ai intégré une école qui fait beaucoup rêver… et puis les circonstances de la vie ont fait qu’au lieu de valider ma dernière année, je suis parti… faire mes petites expériences, travailler en magasin… heureusement j’ai croisé une personne subtile, douée en communication, qui m’a fait prendre conscience que je devais terminer cette année… 4 ans plus tard… Parallèlement à mon activité purement scolaire (M2 en physique fondamentale) je suis confronté à un tas de questionnements « méta »… sur l’attention, la compréhension, l’enseignement, sur mon parcours, etc…
    Mon sentiment sur la prépa : j’y ai vécu de très bons moments. Une vie sociale « à la Aurélien » n’est pas possible, sauf exceptions. Et alors ? Personnellement je profite davantage des moments de contemplation, de lecture et petits comités que de la « vie sociale et dynamique » tournée sur l’extérieur qui est bien souvent implicitement donnée pour norme de « réussite ». En particulier, je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’idée que la prépa devrait être une préparation à l’ingénierie. Peut être serait-il avantageux de créer des filières plus théoriques et d’autres plus appliquées dès Math Sup ?
    Au sujet de apprendre/comprendre : je me pose bien des questions sur la compréhension. A l’heure actuelle, j’ai tendance à penser que la compréhension nous saisit plutôt que l’inverse. Elle germe en nous à condition qu’en bons jardiniers, nous fassions le travail de préparation. Corollaire : le processus n’est pas instantané, n’est pas volontaire, il nécessite patience et continuité. Même pour les choses simples, comme les relations trigonométriques par exemple. Savoir les démontrer et refaire le tour du sujet est une première forme de compréhension, une forme « logique », mais finalement assez superficielle.

    1. Bonjour,

      Je trouve votre approche de la compréhension tout à fait intéressante. 

      Tony Buzan estime que notre cerveau continue à lier les informations entre elles sans intention consciente, après une période d’apprentissage. C’est ce qui fait que nous avons souvent l’impression qu’un contenu est plus clair après-coup, alors que l’on est passé complètement à autre chose.

      Merci pour vos analyses et à bientôt,

      Hélène

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