En tant qu’enseignant ou formateur, comment gérer son stress face à un groupe ?

Le mardi 14 octobre dernier, je suis intervenue auprès des étudiants de première année de l'INSA de Lyon (école d'ingénieurs avec prépa intégrée) sur le thème suivant : "Bien travailler pour réussir son année".

Je devais intervenir toute seule, face à un amphi de 700 étudiants, pendant une heure et demi, de 16h30 à 18h. Je précise que jusque-là, je n'avais jamais animé d'amphi devant plus de 250 étudiants (et plus de 700, je me disais que ça allait sûrement faire beaucoup…).

Certes, le sujet pouvait éventuellement les intéresser, mais j'imagine que beaucoup d'entre eux devaient penser : "on va encore nous raconter des trucs complètement inutiles, du genre qu'il faut bosser etc."

Avant même de commencer, je me sentais bien fatiguée : dans la même journée, je venais d'assurer une formation auprès d'un groupe d'une vingtaine d'enseignants de 8h30 à 16h.

La majorité des étudiants avait été convoquée à 16h alors que mon intervention n'allait commencer qu'à 16h30. Ils patientaient donc depuis trente minutes dans l'amphi. Les vacances commencaient à la fin de la semaine (ils étaient donc fatigués et énervés). 

Quand je suis entrée dans la salle, les étudiants tapaient des mains sur les pupitres en chantant des chansons paillardes (apprises pendant la semaine d'intégration vraisemblablement…). 

Et en plus de tout ça, j'étais filmée (l'école voulait garder une trace de mon intervention pour la réutiliser ultérieurement).

Pourquoi est-ce que je prends le temps de vous raconter tout cela ? 

Eh bien… pour vous expliquer un peu le contexte et mon état d'esprit.

J'étais stressée. Très stressée.

Mais finalement, je l'étais beaucoup moins que trois ans plus tôt, la première fois que j'ai dû intervenir devant un amphi de 250 étudiants, sans être filmée.

Pourquoi ? 

C'est ce que je vais tenter de vous expliquer dans cet article.

 

Comment prendre confiance face à un groupe ?

Comment ne pas perdre ses moyens alors que l'on connaît parfaitement bien son sujet ?

Comment dépasser son sentiment de ne pas être à la hauteur ?

 

La double-évaluation cognitive

Le stress est une réaction physiologique tout à fait normale : confronté à une situation nouvelle qui nous demande de nous adapter, le corps sécrète de l'adrénaline afin de nous permettre de mobiliser nos ressources pour faire face.

Mais le stress correspond également à un phénomène psychologique d'ordre cognitif. Face à une situation déstabilisante, deux questionnements sont à l'oeuvre :

1) Cette situation nouvelle comporte-t-elle un danger et lequel ?

2) Ai-je les ressources pour l'affronter ?

 

Si je reprends la situation que j'ai présentée en introduction, je vous avoue que je l'ai ressentie comme extrêmement dangereuse (si, si, je vous assure, il n'y a pas besoin d'être confrontée à un tigre assoiffé de sang pour se sentir en danger).

Face à mes 700 étudiants, je prenais des risques inouïs : me ridiculer, être humiliée, qu'ils ne m'écoutent pas, me trouvent complètement stupide, qu'ils me posent des questions auxquelles je ne saurais pas répondre (et donc me sentir ridicule et humiliée et stupide), qu'ils ne répondent pas aux questions que j'allais leur poser, qu'ils me disent ouvertement que j'avais tort, que je ne comprenais rien à rien, que mon intervention était inutile et que je leur faisais perdre leur temps.

Peut-être allez-vous trouver mes préoccupations futiles. Il n'empêche qu'être considérée comme une enseignante à l'écoute et qui dispense un enseignement utile, c'est vraiment TRES important pour moi. D'où mes inquiétudes…

Pourtant, autant j'étais "un peu" stressée devant ces 700 étudiants, autant je l'étais "beaucoup" devant les 250 à l'intention desquels j'ai dû assurer une intervention à peu près similaire il y a trois ans.

Pourquoi ?

Parce que je me sens beaucoup mieux armée aujourd'hui pour "faire face". Je sais que j'ai beaucoup plus de ressources pour répondre aux questions, comprendre les préoccupations des étudiants et leur dispenser un contenu qui va vraiment leur être utile.

J'ai également relativisé les choses : ce n'est pas parce que TOUS les étudiants ne vont pas être PARFAITEMENT satisfaits de mon intervention qu'elle est pour autant complètement nulle. Et on n'a pas besoin d'être parfait pour apporter quelque chose d'utile.

Ces considérations m'amènent à faire le lien avec la question des "croyances limitantes".

 

Les croyances limitantes

Les croyances limitantes correspondent à ces pensées qui ont valeur de préjugés ou d'idées préconçues et qui nous limitent dans nos capacités d'action. 

Par exemple, si je suis persuadée qu'il faut que mon intervention soit parfaite pour mériter d'être dispensée, il y a de grandes chances pour que je ne la dispense jamais. Comment pourrais-je atteindre la perfection, même avec la meilleure volonté du monde et en fournissant un travail exemplaire ?

Qu'est-ce par ailleurs qu'une intervention "parfaite" ? Car si certains étudiants estiment que j'ai très bien répondu à leurs attentes, il est très probable que d'autres restent sur leur faim. Comment contenter tout le monde ? Et une inetrvention parfaite est-elle une intervention dont les étudiants se disent satisfaits ? (Parfois, les étudiants critiquent mes interventions parce qu'ils se sont sentis déstabilisés et je trouve pour ma part que j'ai parfaitement atteint mon objectif…)

Depuis que j'accompagne les étudiants de première année au sein de mon école d'ingénieurs, j'ai pu réaliser que quelques cours étaient à la fois les préférés de certains et ceux qui avaient le plus déplu à d'autres.

Par exemple, plusieurs étudiants m'ont dit au moment de l'évaluation de fin de semestre que mon intervention sur le stress est celle qui les avait le plus aidée. D'autres m'ont dit qu'il s'agissait justement de celle qui les avait le plus ennuyé (et que c'était la séance pour "lutter contre la procrastination" qui les avait inspiré).

Et vous, quelles sont vos croyances limitantes ?

En voici quelques exemples :

– Je ne suis pas capable de réussir. Je n'y arriverai jamais, je ne suis pas à la hauteur.

– Je dois impérativement réussir, je n'ai pas le droit à l'erreur.

– Je ne suis pas digne de réussir, je ne suis pas important(e).

– Etc.

 

Quelles sont les croyances qui vous brident dans vos capacités d'action ?

 

Dans son livre intitulé "Triomphez de vos soucis", Dale Carnegie propose de contrer son stress de la manière suivante :

– Considérez la situation à l'origine pour vous d'un stress intense.

– Imaginez les pires conséquences imaginables.

– Prévoyez dès maintenant comment vous pourriez "faire avec".

– Maintenant que vous avez envisagé le pire et que vous savez comment l'appréhender, vous ne pourrez qu'être agréablement surpris, car le pire n'advient que très rarement. 

Dans mon cas :

Et si les 700 étudiants ne font que discuter pendant une heure trente ? 

Je pourrai leur dire que j'ai besoin de calme pour poursuivre mon intervention.

Et s'ils continuent de parler ?

Je pourrai récupérer leur attention en leur posant une question qui concerne ce que je dis, et leur demander d'y réfléchir par écrit pendant quelques minutes.

Et si cela ne marche toujours pas ?

Je pourrai aller à leur rencontre, circuler dans l'amphi, leur poser des questions individuellement.

Et si cela ne marche encore pas ?

Je pourrai également m'arrêter et prendre le temps de comprendre avec eux pourquoi ils ne s'intéressent pas à ce que je leur raconte, ce qu'ils attendent, ce que je pourrai faire pour améliorer leur attention.

Et encore ?

Il se peut également qu'ils continuent à parler, malgré mes efforts, malgré mes rappels à l'ordre et malgré toute ma bonne volonté.

Et bien je peux aussi m'arrêter tout simplement. Je peux également me dire que 700 étudiants dans un amphi, c'est tout de même difficile à gérer et que le cadre n'est sûrement pas le plus propice à une écoute attentive.

Bref. Je peux envisager de multiples solutions pratiques, et me dire que si je ne parviens pas, dès la première fois, à atteindre tous les objectifs que je me suis fixé, et bien, je ferai mieux la fois d'après.

 

Trucs et astuces

Au fil des années, j'ai tout de même pris conscience de différentes choses qui m'aident beaucoup.

1) Connaître mon public

Mieux je connais les attentes, les préoccupations et les difficultés concrètes rencontrées par mes interlocuteurs, mieux je peux adapter mes interventions. 

Chaque fois que c'est possible, j'envoie des questions par email aux participants en amont d'une formation, afin de connaître leurs difficultés concrètes et leurs attentes. Et je construis ensuite mon intervention en en tenant compte.

A l'université, j'ai passé et je passe encore beaucoup de temps à échanger avec mes étudiants, pour comprendre leurs préoccupations concrètes et m'adapter (encore et toujours). Je sais également de mieux en mieux leur expliquer à quel moment ce n'est plus à moi mais à eux de s'adapter. 

Connaître son public, c'est également pour moi comprendre les différents profils d'apprentissage et de motivation, comprendre comment fonctionne la mémoire, comprendre pourquoi certaines manières de faire cours vont plus ou moins stimuler l'intérêt. 

Toutes les recherches que j'ai menées ces dernières années et toutes mes lectures m'ont permis de mieux diagnostiquer tout cela pour envisager les stratégies qui me permettent aujourd'hui d'atteindre beaucoup mieux mes objectifs pédagogiques.

2) Solliciter les sources de motivation intrinsèques

Une chose à laquelle je tiens beaucoup, c'est qu'il y ait des échanges pendant mes cours et mes formations. J'essaye autant que possible de ne pas user de méthodes coercitives ou culpabilisantes et moralisatrices pour cadrer le groupe, demander aux participants de maintenir leur attention ou de ne pas se dissiper.

Je prends le temps d'expliquer les objectifs de mon intervention, d'être claire concernant mes attentes et ce que l'on peut attendre de moi. 

 

Je ne prétends absolument pas avoir fait ici le tour de la question concernant les différentes manières de gérer un groupe et d'apprivoiser son stress. Il s'agit de quelques pistes à explorer.

 

Vous pouvez également jeter un coup d'oeil à ces autres articles pour des infos supplémentaires :

Intéresser son public, à l'oral comme à l'écrit

La formation des adultes : quelles spécificités ?

 

J'anime également une formation sur ce thème :

Stimulez l'envie d'apprendre et la motivation à travailler 

3 thoughts on “En tant qu’enseignant ou formateur, comment gérer son stress face à un groupe ?”

  1. Bonjour,

    Je ne suis ni enseignante, ni formatrice, mais je dois périodiquement faire des présentations lors de reunions. Rien à voir avec 700 personnes, mais je n'en suis pas moins "liquéfiée de trouille", ce qui a en plus pour effet de brouiller le message de mes présentations

     Et cet article me donne des pistes à travailler pour améliorer mon niveau de stress dans ce genre d'exercice.

    Merci pour vos articles et votre site, où je trouve des pistes de reponse pour tout un tas de question que je me posent dans la vie professionnelle ou personnelle.

     

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *